Cet article aborde l’EMDR pour le Coronoavirus de façon critique. 

ontexte

Ce 13 avril 2020 j’ai reçu un mail de l’Institut pour l’EMDR en Belgique (Integrativa) indiquant ceci :

« Cher collègue,

Je vous envoie par la présente une invitation pour un webinaire gratuit qui sera organisé ce soir en anglais par Gary Quinn, formateur EMDR en Israël (voir ci-dessous).

Gary a une grande expérience de l’EMDR dans les situations aiguës et a développé un protocole spécifique pour stabiliser les personnes qui se retrouvent en difficultés en cette période difficile. »

Intrigué, je vais jeter un œil au protocole qui est en pièce jointe et je constate d’abord, avec une légère lassitude et sans étonnement, que le protocole n’est pas proposé pour le syndrome du stress post-praumatique (SSPT) -que l’on pourrait par exemple retrouver chez une partie du personnel soignant en contact avec les personnes entre la vie et la mort-, mais pour des personnes rencontrant des difficultés aussi diverses que :

– d’avoir peur d’attraper ou d’avoir le coronavirus.

– de percevoir qu’on est seul ou isolé.

– d’avoir peur des difficultés financières.

– de se sentir coupable d’avoir infecté les autres.

Ensuite, je découvre que le protocole initial a été modifié sur des points fondamentaux puisque le thérapeute énonce maintenant des phrases prédéterminées pendant que le patient pratique le tapotement sur lui-même. En voici quelques-unes tirées du protocole pour les thérapeutes :

– Dites : “L’alternance des tapotements vous aidera à réduire votre anxiété.”.

– ” Dites : “Vous pouvez contrôler ce que vous pouvez contrôler en suivant les directives du gouvernement et du ministère de la santé.”

– Si les gens sont symptomatiques, dites : “La fièvre que vous avez indique que votre corps combat le virus.”

Réflexions critiques

L’EMDR est déjà sujette à controverses dans l’application du protocole de base, notamment en raison des méthodes contrindiquées qui sont proposées pour déterminer le souvenir à cibler (1). Le protocole EMDR centré sur le coronavirus rappelle également qu’il y a une série de dérives dans la proposition de protocoles modifiés au sein de l’Institut d’EMDR. Cela rappelle par exemple Delucci, une praticienne et formatrice souvent citée dans le milieu, qui n’hésite pas à faire référence au ciblage des empruntes précoces qui apparaîtraient entre 0 et 3 ans (2).

Notons juste trois choses encore concernant l’EMDR pour le coronavirus :

– Les assertions que doit déclamer le praticien sont loin d’être indiscutables et objectives. De plus, elles posent un problème déontologique : les psychologues n’ont pas pour vocation de rassurer les personnes symptomatiques à partir de suggestions comme « “La fièvre que vous avez indique que votre corps combat le virus.”. C’est au médecin de fournir l’information médicale requise.

– L’EMDR dans son protocole de base s’appuie sur la libre association du patient (3). Si le thérapeute intervient, c’est uniquement dans les états d’abréaction où le patient reste bloqué sur une image ou une pensée et ne parvient plus à intégrer l’information au cours des séries de mouvements oculaires (4). Ce qui est proposé dans l’« EMDR pour le coronavirus » est donc une violation flagrante des principes de base de l’EMDR. C’est aussi contre toutes les bonnes pratiques élémentaires de tissage cognitif ou de retraitement cognitif : comme le disent les auteures de la TRC « Il est probable que l’erreur la plus fréquente des thérapeutes appliquant le protocole de la TRC soit de tenter de convaincre le patient de changer son point de vue sur ses CN, plutôt que d’utiliser le dialogue socratique pour mettre en évidence l’information.»(5)

–  L’EMDR est validée de façon plutôt satisfaisante pour le syndrome du stress post-traumatique- sans qu’il ne s’agisse du meilleur traitement (6,7). Par contre, ce trouble ne devrait en aucun cas être confondu, même par un praticien peu expérimenté, avec l’anxiété face à des stresseurs actuels ou le sentiment de solitude par exemple. L’application d’un protocole à un trouble pour lequel il n’est pas validé doit au minimum, se justifier par des éléments processuels et transdiagnostiques solides (8).

Conclusion

Sous le couvert d’une efficacité -se situant dans la moyenne des traitements centrés sur le trauma- étayée empiriquement pour le traitement du syndrome du stress post-traumatique, l’EMDR est ensuite appliquée et promue avec un ensemble de pratiques douteuses. L’argument selon lequel il est nécessaire de se former auprès d’instituts auto-proclamés comme officiels pour appliquer l’EMDR en sécurité ne tient pas la route.

D’une part, les facteurs de sécurité pour les traitements centrés sur le trauma ont déjà été documentés de façon accessible pour tous par Shapiro (4), Resick, Monson et Chard pour la thérapie du retraitement cognitif (6) et enfin, par Hembree, Rothbaum et Foa pour la thérapie d’exposition prolongée (9).

D’autre part, les dérives dangereuses basées sur l’imagination et la pensée magiques sont justement celles que l’on retrouve en lien avec ces fameux instituts.

Les références empiriques selon les standards internationaux de type universitaires et l’ouverture à la discussion critique entre pairs devraient plutôt servir de points de repères. Cela est malheureusement rendu difficile par l’agressivité dont les adhérents à ces instituts peuvent faire preuve dans des débats qui n’ont plus rien de professionnels. Le manque de connaissance des praticiens concernant les thérapies d’excellence pour le SSPT peut également rendre la communication compliquée.

Notons, pour en revenir à la crise sanitaire, qu’il existe des recommandations pour les praticiens et les patients en difficultés en ce temps de pandémie et de confinement (10), y compris pour l’application des protocoles pour le SSPT quand cela s’avère nécessaire (11). Une série de services d’aide sont également disponibles (12).

 

Pour se former

SOURCES

  1. Orban, P. (n.d.). EMDR et souvenir source: une critique fondée. Retrieved April 14, 2020, from https://formationcps.com/emdr-et-souvenir-source-une-critique-fondee/
  2. Dellucci (2010), La boîte de vitesses: naviguer de manière sécurisée dans la thérapie avec des personnes souffrant de traumatismes complexes.
  3. Frequent Questions: EMDR Institute – EYE MOVEMENT DESENSITIZATION AND REPROCESSING THERAPY. (n.d.). Retrieved April 14, 2020, from http://www.emdr.com/frequent-questions/
  4. Shapiro, F. (2019). Manuel dEMDR: principes, protocoles, procédures. Lieu de publication non identifié: InterEditions.
  5. Resick, P., Monson, C., & Chard, K. (2017) Cognitive Processing Therapy for Ptsd A Comprehensive Manual. P70, Guilford Pubn
  6. Watts, B. V., Schnurr, P. P., Mayo, L., Young-Xu, Y., Weeks, W. B., & Friedman, M. J. (2013). Meta-Analysis of the Efficacy of Treatments for Posttraumatic Stress Disorder. The Journal of Clinical Psychiatry, 74(06). doi:10.4088/jcp.12r08225
  7. Haagen, J. F., Smid, G. E., Knipscheer, J. W., & Kleber, R. J. (2015). The efficacy of recommended treatments for veterans with PTSD: A metaregression analysis. Clinical Psychology Review, 40, 184-194. doi:10.1016/j.cpr.2015.06.008
  8. Philippot, P., Bouvard, M., Baeyens, C., & Dethier, V. (2018). Case conceptualization from a process‐based and modular perspective: Rationale and application to mood and anxiety disorders. Clinical Psychology & Psychotherapy, 26(2), 175–190. doi: 10.1002/cpp.2340
  9. Foa, E. B., Hembree, E. A., & Rothbaum, B. O. (2007). Prolonged exposure therapy for PTSD emotional processing of traumatic experiences ; therapist guide. Oxford: Oxford Univ. Press.
  10. SPRL, W. (n.d.). Dossier spécial Covid-19 – Ressources pour les professionnels. Retrieved April 11, 2020, from https://www.cps-emotions.be/covid_pro.php#
  11. Orban, P. (n.d.). Prise en charge du Syndrome du Stress Post Traumatique à partir des protocoles de Thérapie du Retraitement Cognitif, EMDR et d’Exposition Prolongée en période de confinement. Retrieved April 14, 2020, from https://formationcps.com/prise-en-charge-du-syndrome-du-stress-post-traumatique-a-partir-des-protocoles-de-therapie-du-retraitement-cognitif-emdr-et-dexposition-prolongee-en-periode-de-confinement/
  12. Orban, P. (n.d.). LES AIDES PSYCHOLOGIQUES POUR LA SANTE MENTALE : ARTICLE EN SOLIDARITÉ EN PERIODE DE CONFINEMENT CONTRE LE COVID-19. Retrieved April 14, 2020, from https://formationcps.com/les-aides-psychologiques-pour-la-sante-mentale-article-en-solidarite-en-periode-de-confinement-contre-le-covid-19/

 

 

Pierre Orban

Psychologue Clinicien – Formateur FCPS